Le 25 mars 1814, les gardes nationaux commandés par le général
Pacthod étaient cernés de tous les côtés par les cavaliers ennemis des armées de Silésie et de Bohême, dans la plaine située au nord est de Fère-Champenoise.
Ils avaient longtemps espéré rejoindre les petits corps d'armée des maréchaux
Marmont et Mortier à Fère-Champenoise mais, arrivés près des hauteurs de cette ville, ils eurent à souffrir du feu des canons russes.
L'historien Henry Houssaye écrit à ce propos :
"La retraite sur Fère devenait impossible. Pacthod prit le parti de dégager sa
droite par un effort vigoureux et de gagner les marais de Saint-Gond. S'il pouvait les atteindre, il défierait toutes les attaques de la cavalerie. Les Français ayant perdu plus
d'un tiers de leur effectif et ne formant plus que quatre carrés ( trois des six carrés réduits à un trop petit nombre de baïonnettes s'étaient fondus en un seul ) se mirent stoïquement en marche
dans la nouvelle direction. Encore une fois ils percèrent la masse des chevaux."
Henry Houssaye poursuit ainsi son récit :
"A chaque pas qu'ils faisaient, cette masse grossissait autour d'eux. Aux 4000
cavaliers de Korff et aux 1500 Cosaques de Karpow s'étaient joints successivement les 2500 hussards et dragons de Wassilitchikoff, et les 1600 cuirassiers de Kretow. Arrivaient maintenant à la
rescousse les trois régiments de cavalerie légère de la garde russe, la division de hussards de Pahlen, la division de cuirassiers de la garde russe de Depréradowitsch, la brigade de cavalerie de
la garde prussienne, les huit régiments de cuirassiers autrichiens de Nostitz, enfin les chevaliers-gardes avec le grand-duc Constantin. Il y avait là vingt mille cavaliers. Les Français
n'étaient plus même trois mille. "Nos troupes, dit le général Delort, n'en marchaient que plus serrées et plus fièrement, comme si leur énergie s'accrût à proportion des périls." On fit encore
six kilomètres dans cette tempête de chevaux. L'ennemi n'arrêtait ses charges que pour permettre aux batteries de mitrailler ces intrépides bataillons."
"Un seul carré, démoli par les boulets, fut enfoncé. Les hommes continuèrent à se
défendre ; ils furent presque tous sabrés. Les trois autres carrés allaient atteindre les marais, lorsque le général Dépréradowitsch, qui les avait facilement devancés vers
Bannes avec un régiment de cuirassiers et une partie des batteries de réserve, les arrêta net par le feu de quarante-huit pièces de canon." ( Henry Houssaye )
"Les soldats ne voulaient point se rendre, mais Pacthod pensa qu'après une
résistance si longue et si valeureuse, son devoir de commandant en chef lui imposait d'épargner ce qui restait de ses hommes. Il sortit de son carré et s'avança fièrement, le bras droit
brisé par une balle tombant inerte et ensanglanté le long du corps, au-devant d'un nouveau parlementaire, le colonel de Thiele : " - Rendez-vous, mon général, lui cria Thiele : je vous en
supplie. Vous êtes cerné de tous côtés.""-Je ne parlemente pas sous le feu des batteries, répondit froidement Pacthod. Faites cesser votre feu, je ferai cesser le mien." L'artillerie russe
s'étant sur ce point arrêtée de tirer, Pacthod rendit son épée. Peu après, le carré du général Delort, battu à mitraille sur ses quatre faces, ayant épuisé toutes ses cartouches et ayant repoussé
plusieurs charges à la baïonnette sans tirer un seul coup de feu, mit bas les armes. Le dernier carré résistait encore. Une nouvelle volée de boulets ouvrit une brèche dans
ces murailles vivantes ; la cavalerie y entra, sabrant les soldats désunis qui se défendaient corps à corps et tâchaient de se frayer passage jusqu'aux marais de Saint-Gond. Cinq
cents environ purent s'échapper." ( Henry Houssaye )
"Après le combat, les souverains ( le czar de Russie et le roi de
Prusse ) se firent présenter les généraux prisonniers : Amey, Delort, Bonté, Janin, Thévenet et Pacthod ; ces deux derniers étaient blessés. Le czar loua chaleureusement les généraux pour leur
héroïque défense, et ordonna qu'on leur rendit leur épée et leurs chevaux." ( Henry Houssaye )
"De ces 4300 hommes qui avaient fait sept lieues en combattant contre 5000, puis
contre 10000, puis contre 20000 cavaliers, que secondait une artillerie formidable, 500 avaient pu gagner les marais, 1500, un grand nombre blessés, s'étaient rendus après
une résistance désespérée, plus de 2000 étaient tombés sur le champ de bataille." ( Henry Houssaye )
Henry Houssaye cite à propos le général Delort :
"Il n'est personne qui n'ait fait au delà de ce que prescrit l'honneur, mais je
ne saurais trouver d'expression pour rendre témoignage aux gardes nationales. L'épithète de braves et d'héroïques est sans force et sans énergie pour donner l'idée précise de leur conduite. C'est
la valeur la plus impassible en même temps qu'elle est la plus énergiquement active, selon qu'il faut recevoir la mort sans chercher à l'éviter ou conserver la vie pour prouver qu'on sait la
défendre."
La version des événements proposés par Henry Houssaye appartient à une littérature historique qui exaltait le
sentiment national et enflammait les imaginations à la fin du XIXème siècle au détriment quelquefois de la vérité historique.
C'est pourquoi nous préférons le récit donné par le commandant Weil ( 1845-1924 ) dans son ouvrage magistral
intitulé : La campagne de 1814 ( d'après les documents des Archives impériales et royales de la guerre à Vienne ), La cavalerie des armées alliées
pendant la campagne de 1814.
Il nous semble, en effet, plus proche de la réalité historique pour les motifs suivants :
. Les Français marquent le pas de la sortie
d'Ecury-le-Repos jusqu'à l'approche des hauteurs de Fère-Champenoise : "Malgré les pertes qu'il avait subies en route, bien qu'il eut semé pas mal de monde sur son chemin, il ( le général Pacthod ) n'en
avait pas moins réussi à atteindre entre 2 et 3 heures de l'après-midi Ecury-le-Repos sans qu'aucun de ses carrés eût été entamé." ; "A 5 heures, les débris de ces deux héroïques divisions (
Pacthod et Amey ) étaient arrivés à une demi-lieue environ de Fère-Champenoise." ( Weil )
Les Français ont parcouru tout au plus un kilomètre d'Ecury-le-Repos vers
Fère-Champenoise, pendant un temps compris entre deux et trois heures.
. L'artillerie russe du colonel Markoff postée sur les hauteurs de Fère-Champenoise est une
batterie à cheval qui peut occuper simultanément ou successivement des positions très avantageuses pour canonner les carrés français confinés dans le couloir de la mort, le
couloir de plaine descendant vers les marais de Saint-Gond, entre Ecury-le-Repos, Morains-le-Petit, Aulnay-aux-Planches et les hauteurs de Fère-Champenoise ( mont-Hubert et chemin de traverse à
la cote 167 ). La cavalerie et l'artillerie russes manoeuvrent donc sur un terrain qui leur est très favorable.
Le commandant Weil décrit fort bien la destruction rapide des carrés restants lorsqu'ils
prirent la direction des marais de Saint-Gond :
"Un des quatre carrés français, criblé par les boulets de l'artillerie de Wassiltchikoff et de
Markoff et presque entièrement détruit, est bientôt hors d'état de continuer la lutte et les quelques hommes qui restent encore debout sont obligés de déposer les armes. Le général Borosdin, à la
tête des régiments de dragons de la Nouvelle-Russie et de Kargopol ( division du général Korff ) charge un deuxième carré, l'enfonce, le culbute et enlève quatre canons. Les débris de ce carré
groupés autour du général Pacthod rejoignirent à grand'peine les deux derniers carrés qui, battus par la mitraille et perdant du monde à chaque pas, se réunirent en une seule masse et
continuèrent leur retraite vers les marais."
. Les Français se dirigeaient vers les marais de Saint-Gond, plus étendus à l'époque
des faits, qu'aujourd'hui.
Après 1814, ils ont été effectivement considérablement asséchés pour le plus grand profit de
l'agriculture.
Le dernier carré de la garde nationale avançait pas à pas vers les marais, donc vers le
nord, pour y trouver refuge. C'est la raison pour laquelle le général Depreradovitch positionna ses troupes, les chevaliers-gardes et quatre pièces d'artillerie à cheval, entre
Aulnay-aux-Planches et Morains-le-Petit, pour lui en interdire l'accès. L'action conjuguée de la cavalerie et de l'artillerie mit fin à la résistance du dernier carré.
"Transporté d'enthousiasme et profondément ému par tant de courage, l'empereur Alexandre, sourd aux
représentations de ses officiers, pénétra lui-même avec son escorte dans le carré afin de mettre un terme au carnage et de sauver les braves qui avaient survécu." ( Weil )
"Des deux divisions des généraux Pacthod et Amey, ce fut à peine si quelques hommes réussirent à échapper et
parvinrent, grâce aux ténèbres, à gagner les marais de Saint-Gond." ( Weil )
Pour l'historien Henry Houssaye, 500 hommes étaient parvenus à se réfugier dans les
marais !
Ainsi, les chiffres donnés par deux éminents historiens, Houssaye et Weil, varient non pas du simple au
double mais précisément du simple au centuple !
Les gardes nationaux ont parcouru un kilomètre tout au plus de l'endroit où ils ont quitté le
chemin de Fère-Champenoise à la dernière position la plus vraisemblable du dernier carré.
Nous sommes bien loin des six kilomètres parcourus jusqu'aux abords de Bannes ! Le commandant Weil ne
tient d'ailleurs aucun compte de ces six kilomètres qui auraient obligé les gardes nationaux à cheminer en dehors et le long des marais et à prendre la direction de l'ouest.
Pourquoi prendre la direction de Bannes alors que les marais étaient accessibles entre Aulnay-aux-Planches et
Morains-le-Petit ?
Pourquoi rallonger inutilement la retraite de l'infanterie française sur un terrain très
favorable à l'action conjuguée de l'artillerie à cheval et de la cavalerie ennemies ?
. Il est vrai qu'en descendant vers Aulnay-aux-Planches, les gardes nationaux se rapprochaient effectivement
de Bannes, et qu'en se repliant à Allemant, le maréchal Marmont a donné le sentiment de vouloir récupérer les débris des divisions Pacthod et Amey.
Il n'en reste pas moins que les carrés de gardes nationaux se protègeaient mutuellement dans leur marche et
que les débris d'un carré enfoncé par la cavalerie russe pouvaient non sans mal se réfugier dans un autre carré encore intact.
La fraternité des combattants français aurait été fragilisée immédiatement par l'éloignement d'un carré
vers Bannes ( à l'ouest ) alors que les autres carrés auraient continué à cheminer vers Aulnay-aux Planches ( au nord ).
La solidarité entre frères d'armes à l'épreuve commune du feu aurait été alors rompue.
C'est pourquoi nous adhérons pleinement à la thèse du commandant Weil, à propos du dernier carré de la
Garde Nationale.
VILLEVENARD.